Chapitre 6 – Le temps des cerises

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Chapitre 6 – Le temps des cerises

      Vidéo : Le temps des cerises

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 Musique  Vincent Liben & Berry – Mademoiselle Liberté
 Tino Rossi – Le temps des cerises
 Raphaël & Jean-Louis Aubert – Sur la route
 Black M – Sur ma route
 Francis Cabrel – La robe et l’échelle

Aussitôt arrivés dans la vallée de l’Okanagan, le lendemain de notre passage de la frontière et de l’obtention de nos papiers, nous nous mettons en quête de travail. Non sans une certaine inquiétude car cette année les cerises ont quelques semaines d’avance et nous craignons de ne trouver que des équipes complètes. Cependant, dès la première ferme où nous nous rendons, à Oyama au nord de Kelowna, le propriétaire nous propose deux semaines de sorting.

Il existe deux principaux métiers saisonniers dans les cerises. Le picking pratiqué par les pickers, et le sorting, par les sorters. Le picking qui consiste à cueillir les cerises est payé à la production, tandis que le sorting qui consiste à les trier est payé à l’heure.

Nous analysons quelques minutes le travail des sorters. Les cerises passent sur un tapis roulant et il faut enlever les mauvaises, celles qui n’ont plus de queue, et classer les bonnes en catégories de tailles. Le travail nous semble un peu abrutissant et pas très motivant et, bien que rassurés par la facilité avec laquelle nous avons décroché cette première proposition, nous décidons de ne pas l’accepter tout de suite, préférant continuer notre recherche pour du picking.

Après avoir visité deux ou trois autres exploitations sans succès, nous sommes contactés par téléphone par le propriétaire d’une ferme que nous n’avions pas démarché et que nous ne connaissions pas. Nous n’avons d’ailleurs jamais bien su comment il avait obtenu notre numéro… Toujours est-il qu’il est intéressé par deux pickers de plus pour son équipe et nous propose de venir. Bien qu’un peu désabusé lorsque nous lui avouons que nous n’avons jamais pické, « à part quelques fois avec un panier chez mon grand-père… », Don nous confie deux harnais et nous donne rendez-vous à 5 heures le lendemain matin pour commencer.

Nous garons la voiture dans le terrain vague entre le verger et la maison du propriétaire au milieu des tentes, voitures et camping-cars des autres pickers.

Le lendemain, après une courte nuit de sommeil nous sommes prêts. On nous donne deux échelles, une rangée de cerisiers et c’est parti. Le but est de remplir le plus de « buckets », des grosses boites que l’on fixe aux harnais. Chaque bucket plein pèse environ 30 livres (un peu moins de 15 kilos) et est rémunéré 5$. Régulièrement, toutes les heures ou deux, les « tractors men », Charles et Gabriel, passent récupérer les buckets pleins et Clara, la sœur du propriétaire, tient les comptes dans son carnet. Nous comprenons assez vite qu’avec nos techniques artisanales, en cueillant les cerises une à une et en les déposant dans le bucket, nous n’arriverons à rien. En ce début de matinée, nous produisons à nous deux guère plus de 2 buckets par heure. Notre voisin de la rangée d’à côté, Smoke, pris de pitié en constatant notre désarroi nous prodigue quelques conseils. Il faut dire qu’il produit à lui seul plus de 5 buckets à l’heure. « Tu dois toujours placer ton bucket sous les grappes que tu travailles. Comme ça tu dois juste détacher les tiges les unes après les autres avec un coup de pouce ou d’index en fonction de l’inclinaison de la tige, et les cerises tombent toutes seules dans le bucket. Aussi il faut aborder une branche du bas vers le haut et ne pas hésiter à déplacer très régulièrement ton échelle. » Forts de ces précieux conseils nous augmentons un peu notre cadence, et lorsque le cri du « last bucket » se propage de rangée à rangée autour de 11h30-12h, nous en sommes à 19. Dès que le soleil tape trop fort sur les arbres, le picking doit s’arrêter. Les cerises sont en effet rendues trop molles par la chaleur pour pouvoir être cueillies sans dommages. Il faut dire que ça tape dans la vallée, régulièrement 40°C au plus chaud de la journée.

 

 

En discutant au camp avec les pickers expérimentés, tous nous disent que 19 à deux pour une première journée c’est plutôt bien. Il est pourtant difficile de les croire quand la plupart d’entre eux atteignent les 30 par personne tous les jours, et que certains dépassent régulièrement les 50.

En tout cas les cerises sont délicieuses et le travail nous plaît. Même si il est très exigeant, il est motivant et agréable et nous avons déjà hâte d’être au lendemain pour nous améliorer.

Il y a une trentaine de pickers dans le camp venant d’un peu partout dans le monde. Les plus représentés sont certainement les québécois suivis par les canadiens de Colombie-Britannique. Il y a aussi des mexicains, des chinois et pas mal d’européens (tchèques, suisses et français). Une bonne partie d’entre eux sont des pickers professionnels qui migrent en suivant le travail de mai à octobre de l’Okanagan à la Californie. Quelques-uns vont même travailler l’hiver en Australie « où les arbres sont meilleurs et les buckets payés 8$ ! ». D’autres sont étudiants ou travaillent pour le devenir. Enfin, comme nous, beaucoup sont au début, au milieu ou à la fin d’un voyage, et profitent de ces opportunités de travail quasi illimitées et sans engagement pour se faire un peu d’argent. L’ambiance est très conviviale et le camp agréable et confortable. En plus du terrain vague, les propriétaires mettent à notre disposition leur garage avec des chaises et tables, des toilettes et une douche. Il y a aussi un barbecue, un frigo, des prises de courant et une connexion WiFi. Et tout cela gratuitement.

 

Les Jours suivants, nous augmentons effectivement notre rendement mais sans jamais arriver à ne serait-ce qu’approcher le niveau moyen des pickers de la ferme. Nous apprenons également que l’on peut commencer à l’heure que l’on veut. Certains acharnés attaquent dès minuit. Pour notre part nous décidons de commencer entre 2h30 et 3h. Nous faisons le bas et le milieu des arbres à la frontale avant que le soleil ne se lève vers 5h et alors nous terminons les tops à la lumière du jour. Sur les cinq jours que nous passons dans cette ferme, notre record sera un modeste 31 buckets à deux.

  

  

Les après-midi, nous nous rendons parfois à Kelowna pour découvrir la ville et acheter du matériel pour aménager Carmen la voiture (voir un prochain épisode) ou au lac juste en contrebas de la ferme. Nous passons également pas mal de temps au camp avec les autres pickers. Et le soir nous nous couchons autour de 19h…

  

 

C’est avec pas mal de déception que nous voyons arriver le dernier jour de picking. Ce matin-là, le propriétaire de la première ferme où nous avions été parcourt les rangées en essayant de recruter des sorters. Un peu pris de court quand il nous propose de commencer dès l’après-midi, nous acceptons.

Après avoir cueilli de 2h30 à 11h, nous continuons donc par du triage de 14h à 22h30… Très vite nous comprenons que ce travail n’est pas pour nous. Rester debout devant un tapis roulant pendant des heures dans un environnement sombre et bruyant avec des cerises défilant à toute vitesse en essayant de les trier, c’est vraiment pas marrant, et en plus ça fait très mal au dos. Nous décidons donc de ne pas continuer au-delà de cette journée et, à 22h30, nous repartons dormir à notre ancienne ferme chez Don et Clara. Ici il reste encore quelques pickers qui n’ont pas décidé quoi faire pour la suite. Il n’y a presque plus d’opportunités de picking dans l’Okanagan et plusieurs personnes parlent d’aller à Creston, 6 heures de route vers le sud-est, où les cerises commencent à peine.

Sorting

Nous décidons de partir à Kelowna pour nous reposer un peu et travailler sur la voiture. Nous restons en contact avec Élo et Ben, couple de français en camping-car, qui, de Creston, nous indiquent qu’il y a effectivement de bonnes possibilités de picking là-bas. Après 3 jours tranquilles dans l’Okanagan, nous partons finalement pour Creston. Nous prenons la route par Nakusp et Nelson, un peu plus longue mais nettement plus belle que celle du sud que nous avions empruntée lors de notre arrivée.

  

Sur la route

Sitôt arrivés à Creston, nous trouvons du travail comme pickers chez « Dhaliwal », la principale ferme de la ville et l’une des plus grosses du secteur au Canada. Nous commençons dès le lendemain à 2h30 du matin, horaire imposé. D’ailleurs beaucoup de choses sont imposées ou interdites chez Dhaliwal qui possède une réputation mitigée au sein du clan des pickers. Nous sommes près de 200 répartis en équipes de 40 ou 50. Les arbres sont anormalement et ridiculement chargés de cerises si bien que certaines branches touchent le sol et à mesure qu’on les soulage de leurs fruits, elles se redressent jusqu’à pointer vers le ciel… Les cerises elles-mêmes atteignent presque la taille d’une balle de ping-pong. Après en avoir goûté quelques-unes notre voisin de rangée nous met en garde à peu près en ces termes : « Mangez pas ça ! Avec tout ce qu’ils leur donnent, c’est pas sain… ». Après environ 4 heures de picking, dans une ambiance à mi-chemin entre l’usine et l’armée, nous sommes interrompus par un orage. Le lendemain, nous apprenons à 2h du matin qu’il n’y aura pas de picking à cause du temps. Nous nous recouchons un peu puis partons à la bibliothèque de Creston pour accéder à Internet. Là-bas nous sommes repérés par un fermier qui nous propose de venir travailler chez lui.

Nous acceptons et rejoignons dans ses champs une mini équipe de deux pickers francophones Gaëlle et Alex. Le travail ici est vraiment différent. L’exploitation est à taille humaine et comprend en plus des 2 ou 3 hectares de cerisiers, des rangées de pommiers, d’abricotiers, de pêchers et de pruniers. Le producteur vend ses fruits directement au consommateur, sans opération de sorting après la cueillette et il souhaite donc que nous triions les cerises sur l’arbre. Nous produisons donc beaucoup moins vite mais les buckets étant mieux payés (8$), nous nous y retrouvons en partie. Après cette première journée d’essai, nous décidons de ne pas retourner chez Dhaliwal et, comme au foot, nous sommes transférés définitivement chez Margot’s farm. Nous y travaillons cinq jours, cueillant des cerises le matin, et parfois des prunes l’après-midi. Pendant ce temps, des hélicoptères survolent les champs de Dhaliwal afin de sécher les cerises et éviter qu’elles ne s’abiment… Pas la même échelle… Mais même si nous gagnons significativement moins d’argent, nous sommes très heureux de ce changement.

 

 

 

En plus de Gaëlle et Alex, nous rencontrons une famille de l’Ontario qui voyage dans un bus scolaire aménagé en maison roulante. Isabelle nous invite un soir à manger et nous initie avec James et les enfants à la culture amérindienne dont elle est issue. Pendant nos temps libres, nous retrouvons à la bibliothèque Élo et Ben, qui, lassés des cerises, ne resteront pas longtemps à Creston et se dirigeront vers Vancouver. Nous non plus ne nous attarderons pas trop, le propriétaire de notre ferme décidant de faire deux jours de pause pour cause de frigo plein, nous partirons vite vers de nouvelles aventures…

 

Creston

 

 

Avec Élo et Ben

By |2018-07-29T18:35:52+00:00août 24th, 2015|Ouest|0 Comments

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